POUR ELLE

Le lustre à pampille brille de mille feux projetant des éclairs de sang sur le jeté de lit carmin . Par la fenêtre, ouverte sur le jardin, la brise fait danser les voilages transparents. Au loin, un corbeau pousse son cri d'alarme, exaspérant le silence.

Assis dans le profond fauteuil au coin de la chambre, il examine l'absence à travers la fumée de son cigare.

Elle était si belle !

Il sait qu'il va devoir repartir, promener sa silhouette errante dans les ruelles sombres, à l'affût de la prochaine.

Comme toutes les autres, il la choisira à l'instinct, sans distinction d'âge ou de mérite. Elle sera comme un chef d'oeuvre à qui il proposera une évasion propice au développement de sa beauté. Il lui vantera cette vie de rêve, la soie et la lumière, la chaleur d'une table joliment dressée... tout ce qu'elle ne sait qu'en rêve.

Peut-être, comme tant d'autres, refusera t elle le cadeau de la vie.

Alors, il sortira le long couteau tordu qui sait si bien convaincre. Elle se taira sur le coup et le suivra sans un bruit comme le cheval retourne au camp chercher son picotin après la bataille où son maître a été tué. De sa mémoire s'effaceront les jours maudits de la faim et du froid, l'insipide pâleur de ses trop maigres enfants et l'haleine avinée de son chômeur de mari. Elle oubliera la crasse de la pauvreté dans la porcelaine, l'or et le vermeil, le mauvais vin qui donne des coups dans l'hydromel et son ventre au creux des draps de soie. Sa vie sera musique, ivresse et volupté.

Un sourire s'égare sur la face rougeaude où les excès de bonne chaire et de vin tracent des chemins vermillons. Et si, comme les précédentes, elle refuse d'oublier les vilains fruits de son ventre, alors il sortira une fois encore le couteau qu'il enfoncera dans la chaire douce et blanche.



28/12/2008
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