LA GRACE DU FOU

La veuve avait un chat qui tout au long du jour arpentait la haute muraille qui fermait le cimetière. Il semblait monter la garde et les passants disaient en le voyant, "Tiens, la veuve est encore au cimetière !"

On en usait de la salive à se demander ce qu'elle fabriquait à longueur de jour dans cet endroit sinistre, mais nul n'entrait jamais.

Au début, l'écho de ses gémissements s'était répercuté jusqu'au village voisin. Mais elle s'était finalement tue sans pour autant renoncer à ses visites singulières. Elle passait la grille au soleil levant et ne repartait qu'à la nuit tombante, son chat, à son image tout de noir vêtu, l'accompagnant été comme hiver.

Quelques gamins curieux avaient parfois eu l'audace de monter une échelle contre le mur. Mais le chat veillait au grain et les galopins n'avaient pu aller au-delà de son regard jaune. Effrayés, ils dégringolaient les échelons à toute vitesse.

Des malins avaient escaladé l'arbre unique qui faisait le coin du mur, certains que cachés dans les feuilles ils pourraient voir sans être vus. Mais le chat de la veuve était toujours là et les malins comme les autres se retrouvaient sur la terre ferme plus vite que leur dignité et leur fanfaronnade ne l'aurait souhaité.

Quand un vieux ou une vielle passait l'arme à gauche, le village tout entier se réjouissait. Les petites scènes de famille qui pouvaient avoir lieu lorsque se présentait un parent étranger n'y faisaient rien. On allait par la grâce de l'enterrement, enfin pouvoir regarder au travers de la vitrine de l'antiquaire. Le curé lui-même se dépêchait de dire sa messe et les regards se perdaient vers la muraille qui assurait le secret de la veuve. Le chat était-il là ?

Il l'était, esclave oublié toujours fidèle au poste un matin assigné et la foule se réjouissait. On allait aux obsèques comme au théâtre et tous auraient volontiers payé leur place. On enviait la famille qui se trouvait devant et jetait sur son vieux ou sa vieille un regard torve, regrettant sur l'instant que l'adieu solennel ne soit à lui rendu. Le curé expédiait ses louanges n'osant jeter un oeil par dessus son épaule histoire de s'assurer que le gardien de la veuve ne faisait pas défaut.

Et à force d'attendre, l'instant venait enfin où on passait la grille.

Le cimetière désert et silencieux accueillait la foule à chaque fois déçue. Les dalles de marbre restaient muettes et là haut, le chat avait fermé les yeux comme éteignant le phare. Alors on attendait la fin de la cérémonie, guettant sans en avoir l'air celui ou celle à qui ce serait le tour, celui ou celle dont on se souviendrait !


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02/12/2008
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